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Les vagabonds des mers

Par CarolAnne Black | Traduit de l'anglais par Pierre Igot

published1 décembre, 2022
Floraison de phytoplancton au large de Terre-Neuve, Canada. Dans les eaux de l'océan Atlantique, au sud de Terre-Neuve, au Canada, un tourbillon bleu très coloré indique la présence d'une efflorescence phytoplanctonique.

C’est l’Océan qui rend possible la vie sur la terre. L’Océan tempère le climat de la planète et produit une bonne partie de l’oxygène dont les animaux dépendent (dans la mer et sur terre), ce qui contribue à faire de notre planète un milieu sain et habitable. Ce qui est surprenant, c’est qu’une bonne partie de ce travail de fond est accompli par les innombrables microbes qui prospèrent sous les vagues.

Ces microbes sont ce qu’on appelle le phytoplancton et ils constituent la base même de la chaîne alimentaire marine, ce qui signifie que tous les autres êtres vivants marins dépendent d’eux. On les compare souvent à des plantes, mais ils n’en sont pas. Ces organismes microscopiques qui vivent en suspension à proximité de la surface de l’Océan sont bien plus que cela.

Le phytoplancton est trop petit pour pouvoir être examiné sans microscope, mais quand il éclot — c’est-à-dire quand des millions et des millions de microbes poussent, ce qui arrive parfois en quelques jours ou semaines à peine —, il peut avoir pour effet de changer la couleur de l’Océan tel qu’observé depuis l’espace. Les organismes qui composent le phytoplancton sont si nombreux qu’ils représentent à eux seuls la moitié de la productivité primaire de la planète. Ils produisent donc la moitié de l’oxygène nécessaire à la vie animale.

Ce qui est étonnant, c’est que l’intégralité de la structure formant le phytoplancton produit de l’oxygène par photosynthèse. À la différence d’un arbre qui comprend aussi des racines et un tronc, le phytoplancton fonctionne comme les feuilles de l’arbre. Même si ces organismes sont minuscules, ils sont si abondants qu’ils extraient le CO2 de l’atmosphère et dégagent de l’oxygène avec une rapidité et une efficacité remarquables. La vie de ces organismes est brève par rapport à celle des plantes. Ils ne vivent en effet que quelques jours, puis ils meurent et coulent au fond de l’Océan. Mais de nouveaux organismes prennent leur place de façon à créer un renouvellement constant qui permet au phytoplancton d’avoir un effet démesuré d’absorption du carbone et de production d’oxygène. Dans un processus décrit comme de la « neige marine », c’est-à-dire en extrayant le CO2 de l’atmosphère et en le transférant au fond de l’Océan, le phytoplancton agit comme une sorte de puits de carbone. Il contribue ainsi à amortir les effets du changement climatique sur notre planète.

Les organismes composant le phytoplancton sont extrêmement variés. Il peut s’agir d’algues unicellulaires (comme celles qui font parfois que l’Océan change de couleur), mais aussi de bactéries agissant par photosynthèse, qui sont les organismes les plus abondants dans l’Océan et si petits que chaque cuillère à soupe d’eau de mer en contient des centaines de milliers. Les bactéries ont été les premiers organismes sur Terre à agir par photosynthèse et elles sont apparues dans l’Océan il y a de cela trois milliards et demi d’années. Le phytoplancton comprend même des organismes carnivores : il s’agit d’organismes qui sont à la fois capables d’effectuer la photosynthèse et d’utiliser leurs flagelles, comme des poils, pour se propulser et trouver des bactéries à manger.

Le phytoplancton tire profit des courants Océaniques, tout comme les graines de pissenlit ou d’érable profitent du vent pour atteindre de nouveaux endroits où elles pourront pousser. Dans le mot phytoplancton, la racine plancton vient du terme grec signifiant vagabond parce que le plancton erre au gré des courants Océaniques. Et, comme les pissenlits qui éclosent dans la chaleur et la lumière du printemps, le phytoplancton éclot quand les conditions sont bonnes pour lui. Il éclot quand les courants l’entraînent à proximité de la surface de l’Océan (où la lumière du soleil l’atteint), quand la température de l’eau est idéale et quand l’eau contient les nutriments qu’il lui faut pour se développer. Pour parvenir à se rendre dans les lieux présentant les conditions idéales, le phytoplancton dispose de plusieurs adaptations toutes particulières pour un organisme d’une si petite taille : il a une surface relativement importante par rapport à son volume, ce qui l’aide à flotter et à avoir accès à l’énergie du soleil; il a aussi des pointes qui répartissent son poids sur une plus grande surface, ce qui lui permet de mieux flotter et de disposer d’une plus grande surface pour la photosynthèse.

À la base même de la chaîne alimentaire marine, l’apparition du phytoplancton au printemps en quantité énorme est immédiatement suivie d’une éclosion tout aussi courageuse d’animaux marins minuscules consommant le phytoplancton. Ces animaux forment ce qu’on appelle le zooplancton. Les baleines franches migrent tous les étés dans le nord-ouest de l’Atlantique pour consommer une forme de zooplancton appelée copépodes. Les baleines balayent la surface de l’Océan, en filtrant l’eau pour en extraire ces aliments minuscules. Elles consomment suffisamment de copépodes pendant l’été pour pouvoir jeûner pendant la majeure partie de l’hiver, qu’elles passent dans les tropiques de l’Atlantique.

Le changement climatique est récemment devenu une source d’inquiétude pour la viabilité de la chaîne alimentaire marine. Boris Worm, directeur scientifique de l’École de l’Océan, explique : « Avec le réchauffement de l’eau à la surface, les réserves de nutriments en provenance des eaux plus profondes diminuent, et le phytoplancton devient plus petit et moins abondant, ce qui fait baisser la productivité de l’écosystème. En atténuant les effets du changement climatique conformément aux engagements pris dans l’Accord de Paris de 2015, on réduira l’ampleur de ce phénomène et on contribuera à préserver l’abondance de la vie marine. »

L’Océan et ses organismes vivants microscopiques font partie d’un système complexe permettant à la vie de s’épanouir et d’évoluer dans la mer et sur terre. C’est à nous qu’il revient de protéger l’Océan à l’échelle planétaire, qui assure lui-même notre protection et notre subsistance à toutes et à tous, de façon parfois invisible pour nous.

Anout CarolAnne Black

CarolAnne Black raconte des histoires d'océan. Elle écrit sur tous les sujets liés à l'océan, et aime particulièrement travailler sur des projets d'écriture qui contribuent à l'autonomisation des filles et des femmes dans le domaine de l'océanographie. Dans le cadre de son travail, CarolAnne a l'occasion de discuter avec des spécialistes de l'océan du monde entier et d'écrire sur la façon dont ils travaillent pour comprendre et protéger notre océan mondial. Elle aime nager avec ses trois enfants dans la rivière des Outaouais, près de leur maison, et parler de la façon dont l'eau retourne à l'océan.

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